Un séisme, un virus ? Silence organisé sur l’internet tanzanien

par Teknolojia News

Cet article, rédigé par Amanda Lichtenstein et Pernille Baerendtsen, a été intialement publié sur le site GlobalVoices, à cette adresse.

Lorsqu’un important tremblement de terre, d’une magnitude de 6,0 sur l’échelle de Richter, a secoué les côtes de l’Afrique de l’Est le 12 août à 8h15, les Tanzaniens se sont rués sur Twitter afin de signaler l’événement, inhabituel, qui a ébranlé les lustres, brisé des fenêtres et fissuré les murs.

L’épicentre se situait dans l’Océan Indien, à 82 kilomètres environ des rives sud-est de Dar es Salaam, la capitale culturelle et financière de la Tanzanie. Les habitants de l’archipel de Zanzibar et ceux des côtes kényanes ont aussi ressenti des secousses. Il n’y a pas eu de morts ou de blessures signalées. Une légère réplique a été signalée le lendemain.

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Sans précédent dans l’histoire récente, ce tremblement de terre a attiré l’attention des Tanzaniens sur Twitter. Mais les informations publiées ont rapidement été modérées par de nouvelles lois de réglementation des contenus en ligne, qui interdisent aux habitants de témoigner d’« occurrences de calamités naturelles » – comme les séismes – « sans approbation des autorités respectives ».

Le mois dernier, le Dr Harrison Mwakyembe, le ministre tanzanien de l’Information, de la Culture, des Arts et des Sports, avait signé les nouvelles « réglementations 2020 des communications électroniques et postales (contenus en ligne) » qui remplacent celles de 2018. Y apparaissent certains avenants qui contraignent un peu plus la liberté d’expression en ligne.

Selon l’alliance de cabinets d’avocats LEX Africa, les réglementations 2020 « s’appliquent à tous les contenus publiés au travers des sites Internet, des logiciels, des forums, blogs, comptes publics, des outils de messagerie instantanée comme WhatsApp, des diffusions live, des agrégateurs, et des autres plateformes afférentes comme YouTube ».

Les contrevenants risquent des amendes à partir de 5 millions de shillings tanzaniens (environ 2 151 dollars américains), ou une peine de 12 mois d’emprisonnement, voire les deux.

Dans la catégorie des « informations publiques susceptibles de provoquer des dégâts ou désordres », les citoyens tanzaniens ne sont pas autorisés à évoquer un tremblement de terre avant que les autorités n’aient officiellement approuvé les communications à son sujet.

Mais peut-on vraiment s’attendre à ce que les gens se taisent quand ils sont victimes d’un séisme ?

Une heure environ après que le séisme ait touché la Tanzanie, un internaute nommé Gaure Mdee avait tweeté un extrait des réglementations, assorti d’un avertissement narquois, mais juste, à ceux qui s’apprêteraient à évoquer le tremblement de terre :

Un passage surligné d’un document signé par le ministre de l’Information, de la Culture, des Arts et des Sports, le Dr Harrison Mwakyembe, indiquant qu’il est interdit de « diffuser ou de mettre à disposition du public des informations à propos d’éventuelles attaques terroristes, de la sécheresse, de prévisions météorologiques ou de catastrophes naturelles sans l’approbation des autorités compétentes. »

Il a rapidement été suivi par des réactions humoristiques, comme celle-ci :

« Vous tous qui dites « J’ai senti la secousse ! » – s’il-vous-plaît, assurez-vous d’avoir bien reçu la validation de votre tweet par un représentant du gouvernement. »

Étouffer la pandémie

Les tremblements de terre ne sont pas les seuls sujets à être étouffés.

Les nouvelles réglementations sur les contenus en ligne interdisent également aux habitants de partager tout « contenu contenant des informations relatives à l’émergence d’une maladie mortelle ou d’une épidémie » sans l’approbation du gouvernement, y compris les discours à propos des médicaments ou des remèdes.

Cet amendement a été ajouté après que le nouveau coronavirus, connu sous le nom de Covid-19, a atteint la Tanzanie en mars 2020.

Début avril, pour lutter contre le virus, le parlement tanzanien avait décidé de promouvoir une stratégie d’inhalations à base de plantes, appelée kupiga nyungu en swahili (que l’on pourrait traduire approximativement par : « prendre une potion »). Elle encourage les habitants à s’exposer le visage à des bains de vapeur d’herbes, et à manger des concoctions de citron, piment et gingembre.

Le président John Magufuli a aussi exhorté les habitants à prier Dieu, et a insisté pour que les lieux de culte restent ouverts. Début mai, il a suspendu le laboratoire national de la Tanzanie qui effectuait les tests Covid-19, après avoir remis en cause la fiabilité de ces derniers.

Depuis le 29 avril, la Tanzanie n’a publié aucune information officielle concernant l’épidémie de Covid-19. Début juin finalement, le président Magufuli déclarait la Tanzanie débarrassée du virus. Sammy Awami, journaliste de la BBC, décrit la façon dont les habitants ont vécu la situation dans la pays.

Le soir du tremblement de terre, James Rut, un internaute, faisait un trait d’esprit :

« Magufuli a-t-il approuvé l’existence d’un énorme tremblement de terre en Tanzanie ? Attention, ça pourrait être un hoax des ennemis du pays #tremblementdeterre »

Et une autre internaute, Wavinya Kiagiri, demandait le lendemain :

« Donc, vous voulez que nous fassions comme si ce n’était pas arrivé, de la même manière que vous prétendez tous qu’il n’y a pas de COVID ? #JeDemandePourUnAmi »

Sur Twitter, l’utilisateur Jakom faisait du sarcasme, citant le président qui avait déclaré la Tanzanie « exempte de corona » auparavant :

« Magufuli vient de déclarer la Tanzanie exempte de séisme #tremblementdeterre »

Toutes plaisanteries mises à part, des internautes ont souligné que le gouvernement n’avait pas alerté quant à un potentiel tsunami à la suite du séisme, et ils ont pris le risque de le mentionner sur Twitter :

« Un tremblement de terre de magnitude 5,9 a été ressenti en Afrique de l’Est, à 12 km de profondeur à Kilindoni, Pwani. Une alerte au tsunami est nécessaire mais Meko (Magufuli) ne se soucie toujours pas des habitants. @fatma_karume @MSalimu @MariaSTsehai @Greathinker12 »

Soubresauts électoraux

Les nouvelles lois ont été promulguées juste avant les élections présidentielles qui auront lieu en octobre. Le parti sortant, Chama cha Mapinduzi (CCM, en français : Parti Révolutionnaire), est au pouvoir depuis 1961. Les récentes élections l’ont fragilisé.

Les nouvelles réglementations interdisent les appels en ligne à la protestation, notamment « toute forme de contenu qui implique la planification, l’organisation et l’appel aux manifestations ou aux marches, ou tout ce qui amènerait à des troubles à l’ordre public… ».

L’Autorité tanzanienne des commissions de régulation, qui a promulgué les nouvelles lois sur les contenus en ligne, a le pouvoir d’intervenir sur tout contenu présumé « menaçant pour la sécurité nationale ». D’après le journal The Citizen, les détracteurs dénoncent le fait que ces lois sont contraires à la Constitution, en particulier aux articles 13 et 18 qui protègent la liberté de l’information.

Selon eux, les nouvelles lois seraient des tentatives d’étouffer l’opposition à l’approche des élections de 2020, en empêchant les citoyens et les candidats de s’exprimer ouvertement à propos des différents thèmes de campagne ou des candidats. Ces dernières années, des journalistes et défenseurs des droits humains ont été portés disparus, détenus ou emprisonnés sous des accusations douteuses.

Alors que la campagne électorale est bien engagée, le gouvernement aurait également interdit dans le pays les informations d’origine étrangère sur la Tanzanie, sans autorisation officielle. Dans ces circonstances, les critiques se demandent comment les journalistes peuvent couvrir librement et équitablement les élections.

Avec son slogan « hapa kazi tu » (« Ici, on travaille sans relâche. ») qui porte son approche de dirigeant sévère, Magufuli a été simultanément acclamé et critiqué. Mais la multitude de nouvelles lois et de réglementations va bien au-delà, en restreignant la liberté d’expression, et en réduisant au silence les dissidents et l’opposition.

« La Magu-phorie » est suivie de la « Magu-phobie », suggère l’auteur Sabatho Nyamsenda.

Le COVID-19, un séisme et des élections à venir sont trois problèmes très différents les uns des autres, mais qui ont tous le potentiel de changer dramatiquement la vie des gens. Est-il vraiment possible de contrôler les conversations en ligne quand elles concernent les sujets qui comptent le plus pour les gens ? Et si oui, à quel prix ? (Photo : Photo by Kasampaida Steve from Pexels)

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